Présentation

Angélique BègueMesdames, Messieurs,
Je vous remercie d’être présents ce soir pour le vernissage des expositions « 70 ans, 70 œuvres ».

Le 23 juillet 1944, les troupes soviétiques pénétraient dans le camp de concentration et d’extermination de Lublin-Maïdanek en Pologne. C’était le premier camp découvert par les Alliés à l’Est. Quelques mois plus tard, le 25 novembre, les Américains pénétraient dans le camp de concentration de Natzweiler vidé de ses détenus, premier camp découvert à l’Ouest.

Certes, les camps étaient connus dès leur création avec l’ouverture de Dachau le 22 mars 1933, moins de deux mois après qu’Hitler soit nommé au poste de chancelier de la république allemande.
En Europe, certains journaux évoquaient dès leur création « les bagnes nazis ». Oui, les camps étaient connus mais c’était en Allemagne, c’était ailleurs. Alors pourquoi s’inquiéter ! Cela ne nous concernait pas.

Au fur et à mesure de la montée en puissance du régime nazi, le réseau des camps s’étend à travers l’Allemagne et l’Autriche, puis avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale à travers une grande partie de l’Europe occupée. Oui, ces camps étaient connus mais comment imaginer l’impensable ? Comment imaginer l’ampleur des crimes qui y avaient été commis ?

Il faudra attendre que les Alliés pénètrent dans ces machines à déshumaniser, à broyer et à assassiner, que les premières images et documentaires soient diffusés, que les survivants rentrent chez eux, pour que le monde incrédule découvrent l’innommable.

Un après-midi d’août 2013, alors que je passai rue des déportés à Metz-Queuleu, je fus interpellée par la plaque de cette rue et j’ai pensé, qu’en tant qu’artiste plasticienne, je devais trouver une idée pour faire « vivre » cette plaque.

L’actualité nous rappelle chaque jour que la liberté de nombreuses personnes sur terre est menacée, voire annihilée. Les terribles enseignements de la Seconde Guerre mondiale sont malheureusement bien souvent oubliés.
Pendant un an, une fois par semaine, je me suis fait photographier par mon amie photographe, Annick Monnier, près de cette plaque, dans la même attitude et la même tenue.

La robe n’était pas adaptée à l’hiver. Ce vêtement minimaliste exprimait la façon dont la déportation ne respectait pas les besoins, les nécessités de l’individu, mais les foulait aux pieds pour mieux nier, écraser, déshumaniser les femmes et les hommes victimes du plus terrible régime totalitaire que l’humanité ait jamais connue.
Ces photos ont été prises 70 ans après cette funeste période d’incarcération avant la déportation. La succession des saisons met en relief la durée de l’internement et des tortures, au fort de Queuleu, antichambre, comme tant d’autres lieux, des camps de la mort.

La repousse de mes cheveux, complètement rasés le premier jour, symbolise l’espoir et la vie qui reprennent pour les survivants de l’extermination dans les centres de mise à mort et dans les camps de concentration nazis.
Je souhaite, avec cette exposition, faire « vivre » cette simple plaque de rue, placée devant le fort de Metz-Queuleu où se trouvait non seulement un Sonderlager SS mais également un camp annexe de Natzweiler, dans ce quartier aujourd’hui si paisible et bucolique.

Je souhaite participer au devoir de mémoire, concernant la déportation durant la Seconde Guerre mondiale des résistants, des opposants politiques, des Juifs, des Tsiganes, des homosexuels, et tant d’autres.
Je souhaite que cette œuvre participe également à la prévention des crimes contre l’humanité qui continuent à se perpétrer dans le monde depuis 1945 : génocides cambodgien, rwandais, chrétiens d’Orient et tant d’autres massacres sur lesquels la communauté internationale ferme bien trop souvent les yeux par intérêt, par peur et par lâcheté.
Enfin, je souhaite rendre hommage à toutes les victimes humiliées et sacrifiées ainsi qu’aux derniers survivants dont certains nous font l’immense honneur d’être parmi nous ce soir. Je les salue respectueusement.
Merci

Angélique Bègue, Struthof, 20 juin 2015

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